Alors par dépit, j'ai coché ingénierie-géologie.
(Le choix qui n'en est pas un, bonjour)
Et puis c'est arrivé.
Un jour quelqu'un me sort un truc du genre "tu devrais peut-être faire un truc du genre Sciences po" et LOL me dis-je, mais ça va pas, Sciences po quoi, tu rigoles, moi là-dedans, c'est un truc de gosses de riches et de politiciens, de pistons et de réseaux et de bourgeois, et même si je le voulais je ne pourrais pas y entrer, c'est un concours de malade et de bras longs, non, arrête tes conneries sérieux.
Pourtant, depuis le début de l'année, je commençais effectivement à nourrir un intérêt soudain pour l'étude de la société, ce qui remettait en question toute la vision que j'avais de moi-même. Je m'étais toujours vu comme d'une certaine manière inadaptée, incapable de comprendre la société. Je fuyais peut-être, je n'avais pas la confiance nécessaire pour me confronter, sûrement.
Et là d'un coup, en terminale, je me passionnais subitement pour les sciences sociales, économiques et politiques.
Encore plus choquant, j'arrivais à débattre. Pire. J'aimais débattre.
J'adore débattre.
Je me suis choquée moi-même.
Alors, alors qu'il ne restait que deux jours pour finaliser ses choix APB, j'ai rajouté dans la précipitation des prépas BL (littérature et sciences sociales).
Après coup, en méditant sur moi-même, j'ai finalement trouvé que les prépas BL me correspondaient totalement, et que je n'aurais pas de remords à sacrifier ma vie à la prépa si c'est dans ce domaine.
Bien que tout cela n'était pas vraiment clair, j'avais l'impression d'avoir trouvé un bon chemin, ou du moins un bon angle d'attaque du problème.

(Auto-satisfaction)
Sauf que dans le processus, j'avais oublié comment fonctionnait la vie :
1. Piston piston
2. Haine privé/public
3. Notes notes notes
Je n'avais pas du tout le bras long, je venais du privé et demandait des prépas publiques, je n'avais que 12 de moyenne même si ça valait largement plus ailleurs.
Résultat :
Je me suis retrouvée en ingénierie-géologie.
Et pour couronner le tout :
J'ai eu mention très bien au bac.
Frustration absolue.

(À noter que quatre points d'écart entre ma moyenne de l'année et ma moyenne au bac était normal dans ce lycée.)
En 2014, je suis entrée dans une université scientifique.
Je me laissais le bénéfice du doute, mais j'avais assez médité pendant l'été pour être à peu près sûre que ça n'allait pas me plaire.
Et, en fait, c'était bien pire que ce que j'avais imaginé.
(Ce texte a été écrit à ce moment-là. C'était mon état mental. Voilà.)
Attention, je ne dis pas que les études étaient mauvaises. Au contraire, c'était une excellente fac.
Le problème est que les études ne m'intéressaient pas du tout.
Très rapidement, je suis arrivée à un point où je me demandais au moins cinq fois par jour ce que je foutais là, je ne pouvais plus voir les bâtiments de la fac en peinture, je ne supportais plus d'y aller, je faisais un rejet total. Je voulais partir.

(Moi et ma conscience. Allégorie.)
Et paradoxalement, j'avais de bons résultats sans faire grand chose, juste en me reposant sur mes acquis de terminale. Prenons par exemple la programmation. J'avais un UE de Programmation, j'ai travaillé deux semaines puis j'ai plus rien foutu, j'étais parmi les meilleurs alors que je n'en avais jamais fait avant. Mais la programmation reposait principalement sur des logiques d'algorithmique, ce que j'avais bien capté au lycée. (Pour une obscure raison, il semble néanmoins que j'ai de grosses facilités en programmation.)
Au final, j'ai eu le premier semestre très très facilement avec un bon classement.
Malgré cela, je voulais me réorienter.
= Partir d'un cursus où j'ai de bons résultats, où le CHÔMAGE N'EXISTE PAS et OÙ LES PREMIERS SALAIRES SONT DE L'ORDRE DE 3000/MOIS MAIS TU ES TOMBÉE SUR LA TÊTE ELDALIS REVIENS À LA RAISON

(Moi selon les gens)
Cependant je m'étais suffisamment questionnée pour trouver de nouveaux objectifs.
J'avais décidé de passer le concours commun des IEP.
(Pour résumer vite fait, c'est le concours d'entrée commun à sept Sciences po de province (Aix, Lille, Lyon, Rennes, Saint Germain, Strasbourg, Toulouse). C'est un concours qu'on peut passer si on est en terminale ou en bac+1, contrairement aux concours d'entrée à Sciences po Paris ou à Sciences po Bordeaux)
Enfin j'allais tenter.
Sinon, je pourrais peut-être me lancer dans le droit ? j'étais toujours en questionnement.
J'avais fini par réaliser et accepter que Sciences po me plairait énormément. En plus c'était un concours, pas de dossier, pas de piston (enfin, du moins c'est plus difficile), je pouvais faire mes preuves.
Cela dit, j'avais conscience que mes chances de réussite étaient extrêmement minces (10% des candidats obtiennent le concours) et qui plus est je multipliais les désavantages : je venais de S, de l'année où l'histoire a été supprimée en terminale, j'étais en fac de sciences alors que les candidats en bac+1 sortent à peu près tous d'hypokhâgne/fac de droit/fac d'histoire, je ne connaissais personne dans ce domaine pour m'aider, etc.
Pendant les vacances de Noël, je me suis donc inscrite à une prépa Sciences po par correspondance. J'ai commencé à appréhender les épreuves du concours (qui, comme vous vous en doutez, n'ont absolument rien à voir avec ce qu'on fait au lycée), à réfléchir à comment m'organiser avec tout ça.
Puis en janvier je me suis pointée au premier cours de la rentrée, un cours de mécanique, et là j'ai eu un déclic.
En fait le cours de mécanique était tellement indigeste que j'ai réalisé que cela ne valait pas le coup de perdre mon temps une minute de plus. J'ai décidé d'arrêter la fac.
Mes parents ont eu des réactions mitigées.
D'un côté ils voyaient bien que je n'étais pas du tout dans le bon cursus, de l'autre ils avaient peur pour moi. Arrêter était un pari risqué. Je suis restée encore deux semaines à l'université, le temps de les convaincre. Je me suis réinscrite sur APB pour m'assurer un plan B, un plan C et ainsi de suite.
Puis je suis allée à la fac présenter ma désincription.
Et je suis partie avec satisfaction et allégresse.

Je me suis donc retrouvée chez moi à travailler par moi-même.
J'ai profité de l'occasion pour mieux me renseigner sur les Sciences po. J'en ai visité plusieurs. Je pensais aussi passer le concours de Sciences po Grenoble puisque 1. je pouvais (on peut concourir en bac+1) 2. je pouvais (j'avais à présent le temps pour le travailler)
Tout cela se passait à peu près bien jusqu'à que j'ai les premiers retours de ma prépa par correspondance.
Catastrophe absolue.
J'étais totalement à côté de la plaque.
Genre, magistralement.

(Un peu comme ça.)
En même temps, il est déjà difficile de visualiser ce que Sciences po exige à la base, alors le visualiser quand tu sors d'une fac de sciences… carrément impossible. Et pour le coup, la prépa par correspondance ne m'aidait pas du tout (mis à part pour me prévenir que c'était la catastrophe, ce que j'ai rapidement saisi)
Il a donc fallu immédiatement trouver une solution (on était au mois de février) et j'ai donc fait ce qu'en fait tout le monde fait : prendre des cours dans une prépa privée sur Paris.
Et je suis tombée sur une perle, une prépa absolument géniale qui proposait aussi du coaching personnalisé, ce dont j'avais en fait TOTALEMENT besoin.
Les cours, en plus de répondre aux exigences du concours, étaient en soi passionnants, ce qui me confortait dans l'idée que j'avais fait un bon choix de réorientation.
Concrètement, mon quotidien ne ressemblait donc pas à celui d'un étudiant qui arrête la fac en cours d'année et s'occupe comme il peut jusqu'à tenter autre chose à la rentrée suivante.
J'allais à la prépa un jour par semaine. Les autres jours, j'alternais entre travailler chez moi, travailler à la BU et travailler à la bibliothèque, et ce n'était pas tous les jours productifs, mais je faisais du mieux que je pouvais.
Une fois le travail de synthèse (comprenez, faire des fiches) terminé (c'est-à-dire, très rapidement), je suis passée par une multitude de stades psychologiques quand il s'agissait d'enregistrer les informations dans la mesure où le concours ne demandait pas du par-cœur, mais il exigeait une très grande connaissance (= du par-cœur).
J'ai maudit ma capacité de concentration, ma mémoire, ma personne, je me suis beaucoup détestée, j'ai beaucoup désespéré ; pourtant, je ne voyais pas vraiment ce que je pouvais faire de mieux. Je me disais souvent (tout le temps) que je ne travaillais pas assez, mais en même temps, ce n'est pas comme si je faisais la fête au lieu de travailler non plus. Je ne voyais plus que ma famille et les gens à la prépa ; j'occupais seulement mes pauses à regarder des trucs coréens (c'est mon obsession depuis le début de l'année) ou à lire des articles sur le féminisme (c'est aussi mon obsession depuis le début de l'année, mais j'en parlerai dans un prochain article).
C'était difficile de tenir sur la longueur.

Cela dit, le désespoir ne m'empêchait pas de lutter. C'était plus quelque chose comme "je n'y arriverais jamais, mais je suis obligée d'essayer". Je n'ai jamais abandonné même quand je pensais que j'allais me foirer. Mais je pensais que j'allais me foirer car j'avais toujours l'impression de ne pas assez travailler. Le cercle psychologique de merde, quoi.
En terminale, j'avais des DST de 4h chaque samedi matin, et j'étais super forte quand il s'agissait de travailler le vendredi soir entre 5h et 7h d'affilée. En revanche, tenir sur plusieurs mois un travail régulier, c'est pas vraiment mon truc.
Avec le temps, grâce aux cours de la prépa j'avais réussi à m'améliorer, même si je faisais encore des fautes d'inattention à la con (c'est le genre de concours où les candidats sont départagés sur les fautes d'inattention, ouais). J'étais dans la course. J'avais réussi (non sans mal) à choper les réflexes nécessaires aux épreuves. Je ne faisais pas des copies de dingue, mais suffisamment correctes pour me hisser vers le haut. J'étais sur les rails. Il suffisait de lancer le wagon le jour J.

Et le jour J.
J'ai plutôt réussi la première épreuve. J'ai réussi la seconde. Je me suis foirée sur la dernière, l'anglais.
Je suis sortie décomposée.
Pour vous donner une idée, c'est un concours où donc 10% des candidats sont pris, et les notes entre eux sont tellement proches (une très très grande partie des candidats se situent entre 11 et 12), les candidats sont souvent départagés au centième.
(pour ceux qui ont dormaient en cours de maths : deuxième chiffre après la virgule)
Dans cette optique, foirer une épreuve, c'est foirer le concours.
Je vous laisse imaginer ma réaction.
En même temps, "foirer" a un sens très relatif, et une notation elle-même relative puisqu'il y a harmonisation des copies (en gros, tu es noté par rapport aux autres). L'épreuve d'anglais avait été particulièrement ratée, et c'était le plus petit coefficient. Donc finalement, j'avais peut-être mes chances, mais je ne les avais peut-être pas du tout.
Et je devais attendre un mois et demi avant que mon sort soit scellé.

J'ai donc regardé des dramas coréens pendant un mois et demi.
Concernant APB, manifestement avoir eu mention très bien au bac ne me rattrapait toujours pas d'avoir eu 12 de moyenne en terminale, d'être dans le privé et de ne pas avoir de piston, si bien que je me suis ENCORE UNE FOIS retrouvée avec mon énième choix, un truc d'ailleurs privé catholique (étrange étrange, c'est le seul cursus qui m'ait accepté)
Concernant Sciences po Grenoble, j'avais passé le concours en révisant à l'arrache, j'avais réussi mon coup, j'ai été acceptée en liste complémentaire puis en liste principale.
Concernant le concours commun ...
Sachant qu'il y a en moyenne 200 désistements par an, être dans les 150 premiers de la liste d'attente assure d'être pris quelque part au final.
Et...
(suspens)
J'ÉTAIS DANS LES 150 PREMIERS DE LA LISTE D'ATTENTE !!!!!!!!!!!!!!!

(oui en fait j'avais eu 10 en anglais, c'était passé de justesse)
Mais en réalité, la situation n'était pas aussi joyeuse qu'elle semblait.
Une fois les 150 désistés (ce qui a tout de même constitué plusieurs semaines d'attente), vous êtes acceptés en liste principale et vous vous retrouvez avec un truc de cet ordre là :

(une liste d'attente pour CHAQUE IEP, OUI)
Et donc, comme moi, lorsque vous vous retrouvez avec comme proposition d'admission votre avant-dernier choix, vous attendez des semaines en priant que 42 personnes de plus se désistent.
Et en l'occurrence, ils ne sont pas désistés.
Le concours commun me notifie deux jours avant la fin que je suis affectée à mon avant-dernier choix et que (je cite)
" ÇA NE CHANGERA PAS "
Genre
Jamais

concours commun: « ça ne changera pas Eldalis »
eldalis: « … »
Donc voilà quoi.
Je me suis inscrite à Grenoble.
J'avais un peu le seum je l'avoue. Mais j'étais à Sciences po quoi, même si Grenoble n'était pas du tout mon choix n°1.
SCIENCES PO. Et puis Grenoble c'est sympa, il y a des montagnes, et aussi ... heu.. des montagnes quoi.
Voilà.
Donc je rentre à Paris, la nuit est horrible (il faisait 35°), je me lève le matin, comme ça, tranquille, j'allume un ordi, je regarde mes mails, normal, et LÀ
LÀ
LÀ
JE VOIS DANS MES MAILS
UN MAIL DU CONCOURS COMMUN
QUI ME DIT
"FINALEMENT VOUS AVEZ ÉTÉ ACCEPTÉ À VOTRE PREMIER CHOIX SCIENCES PO BIENVENUE INSCRIVEZ-VOUS" (on vous a bien trollé lol)
J'aimerais vous dire que ma réaction fut un hurlement de joie mais en vrai je ne comprenais pas tellement ce qui m'arrivait donc c'était plus du choc, un énorme WTF ne me dites pas que nan si c'est vrai quoi qu'est-ce sérieux j'y crois pas c'est quoi ce bazar c'est vrai le rêve est dévenu réalité ?
RÉVEILLEZ-MOI

(Plusieurs semaines après, j'ai toujours du mal à y croire)
Je suis partie de terminale où je n'avais aucune idée de ce que je voulais faire plus tard. J'ai commencé dans le scientifique. Mes dossiers n'étaient pas assez bons pour la plupart des cursus sélectifs. J'ai arrêté la fac pour me réorienter. Je ne connaissais strictement rien ni personne dans dans aucun des domaines couverts par Sciences po. J'ai travaillé. J'ai passé le concours et je faisais partie des 10%. J'ai eu mon premier choix.
Oh mon dieu.
Je ne suis pas un exemple.
Un point de moins dans une des épreuves et j'aurais raté ce concours. Cela ne s'est joué à rien du tout.
Mais même si je l'avais raté, je n'aurais rien regretté. Même pas le job à 3000/mois.
Si j'écris cet article, c'est pour montrer un parcours. Parce que les jeunes sont soumis à des injonctions complètement contradictoires, parce qu'il est difficile de se connaître soi-même, parce qu'il est difficile d'appréhender l'avenir, beaucoup ne savent pas ce qu'ils veulent faire. Beaucoup se réorientent, arrêtent les études, reprennent, cherchent.
Et ce n'est pas une mauvaise chose.
En terminale, j'aurais été totalement incapable de passer le concours commun. Si j'ai réussi à comprendre ce que je voulais dans la vie, c'est précisément parce que j'ai expérimenté la fac, parce que je me suis ouverte sur d'autres domaines, parce que j'avais une autre expérience que celle du lycée. C'est aussi cette ouverture qui m'a permise de travailler pour des concours auxquels absolument rien ne me prédestinait.
Alors oui, j'en ai chié ces dernières années, c'était dur à tous les niveaux. Mais je ne regrette pas. Ce n'est pas un mensonge que le travail finit par payer. J'étais déjà heureuse de tout ce que mes dernières interrogations m'avaient apporté, qui m'avaient permis de m'enrichir en tant que personne, de comprendre ce que je voulais dans la vie, alors réussir les concours, c'est la cerise sur le gâteau.
Si vous vous retrouvez en terminale à ne pas savoir que faire de votre vie, ce n'est pas grave. Si vous vous retrouvez à la fac ou n'importe où et que ça ne vous convient pas, que vous arrêtez et tentez autre chose, ce n'est pas grave. Même si tout le monde vous dit que c'est de la folie d'arrêter. Il n'y a pas de fatalité dans vos cheminements. Interrogez-vous. Gardez l'esprit ouvert.
Je penserai à vous en septembre prochain.
